RDC : Béanche Ebabi, l’adjudante jugée pour avoir trop aimé sous les drapeaux
KINSHASA – Dans le silence discipliné du camp Kokolo, l’austère tribunal militaire de Kinshasa-Gombe s’apprête à trancher une affaire où l’intime a croisé le fer avec l’institution.
Sur le banc des accusés, l’adjudante Béanche Ebabi, trente-trois ans, attend un verdict qui pourrait lui coûter dix ans de liberté. Son « crime » : avoir posé, en tenue officielle, pour des photos de fiançailles devenues virales.
Sur le banc des accusés, l’adjudante Béanche Ebabi, trente-trois ans, attend un verdict qui pourrait lui coûter dix ans de liberté. Son « crime » : avoir posé, en tenue officielle, pour des photos de fiançailles devenues virales.
ParJosué Lwamba

es cliches, pris dans un studio du quartier Matonge, montrent la jeune femme enlacee par son fiance, tous deux souriants, dans une atmosphere douce et sincere. Des gestes d'amour ordinaires, sauf que sur l'epaule de Beanche brille le galon de l'armee congolaise. Et dans un pays ou l'uniforme symbolise l'autorite supreme de l'etat, cette image a fait l'effet d'une faute de sacrilege.
Le ministere public a requis dix ans de prison pour "violation des consignes" et "atteinte a l'honneur de l'armee". Une peine rarissime pour un acte sans violence. « Cette photo a ridiculise les Forces armees aux yeux du monde », a martele le representant du parquet militaire, rappelant le telegramme du chef d'etat-major interdisant toute publication d'images de soldats en uniforme sur les reseaux sociaux.
Mais pour la defense, la soldate est une victime de la viralite numerique : « Elle n'a jamais mis ces photos en ligne », assure son avocat, le sous-lieutenant Alpha Anangame, qui accuse le studio photo d'avoir diffuse les images sans autorisation. La defense a d'ailleurs reclame la comparution du photographe, absent des debats, et que l'on soupconne d'avoir cherche la notoriete par la diffusion des cliches.
Au-dela du cas individuel, cette affaire illustre la collision entre l'univers rigide de la discipline militaire et la culture libre des reseaux sociaux, ou chaque image se propage sans filtre. Les juges, tous officiers superieurs, s'interrogent : l'amour d'une soldate, exprime publiquement, peut-il vraiment entacher la credibilite d'une armee ? Ou bien l'institution cherche-t-elle a reaffirmer son autorite dans une epoque ou la frontiere entre vie privee et devoir d'exemplarite s'efface ?
Pour les observateurs presents, la severite des requisitions traduit une volonte de "faire un exemple", a l'heure ou l'armee tente de restaurer son image de rigueur dans un pays mine par les guerres, les indisciplines et la defiance populaire.
L'audience, suivie avec emotion par des soldats et des civils, s'est muee en un symbole : celui d'une femme qui, en voulant immortaliser son bonheur, se retrouve a incarner un debat national sur les libertes individuelles, la modernite numerique et le poids de la hierarchie militaire.
Le verdict est attendu dans les prochaines heures. Entre le respect du reglement et la comprehension du geste humain, le tribunal militaire devra choisir quelle image de l'armee congolaise il veut offrir a son epoque : celle d'un pouvoir intransigeant, ou celle d'une institution capable de discernement face a la vie ordinaire de ses propres serviteurs.
