RDC : Masangu Mulongo raconte les coulisses de ses années à la tête de la Banque centrale
Par
Josué Lwamba
, mise à jour le 13 oct. 2026

lus de treize ans après avoir quitté la Banque centrale du Congo, Jean-Claude Masangu Mulongo a rouvert, mardi 6 octobre 2026, les dossiers de ses seize années à la tête de l'institution.
Invité dans un Space animé par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala, l'ancien gouverneur n'a pas seulement défendu son bilan. Il a raconté certaines décisions prises dans les moments les plus difficiles de la République démocratique du Congo : la guerre de 1998, l'hyperinflation, la réforme monétaire, la crise du change, le financement de l'État et la restructuration du système bancaire.
Plusieurs de ses déclarations apportent un éclairage nouveau sur cette période. D'autres viennent confirmer des débats anciens. Certaines, enfin, restent des affirmations personnelles qui nécessitent d'être confrontées aux archives.
Lorsque Masangu arrive à la tête de la BCC en 1997, le pays traverse une période de profondes turbulences économiques et monétaires. Un an plus tard, la guerre éclate. C'est dans ce contexte que l'ancien gouverneur reconnaît aujourd'hui avoir eu recours à la création monétaire pour permettre à l'État de financer son effort de guerre.
« Nous avons utilisé pas mal la planche à billets », a-t-il reconnu lors de son intervention.
Selon son récit, les finances publiques ne permettaient pas de répondre aux besoins du conflit. La Banque centrale injectait alors des francs congolais sans contrepartie suffisante.
Cette politique a cependant eu un coût. L'inflation s'est envolée et la BCC a dû changer de stratégie. Masangu explique que l'institution a ensuite utilisé des certificats de dépôt, parfois rémunérés à des taux très élevés, afin de retirer des liquidités de la circulation. Il évoque des taux pouvant atteindre 20 à 25 % par mois.
Le principe était simple : réduire progressivement la quantité de monnaie disponible et imposer une discipline plus stricte aux finances publiques. La BCC a également appliqué, selon Masangu, une gestion « sur base caisse », obligeant l'État à ajuster ses dépenses à ses recettes.
Cette période constitue l'un des paradoxes de son mandat : la même institution devait contribuer au financement de l'État en temps de guerre tout en combattant les effets inflationnistes de cette création monétaire.
Autre épisode raconté par l'ancien gouverneur : celui de la Gécamines. L'entreprise publique connaissait de graves difficultés. La Banque centrale la finançait et cherchait notamment à préserver le paiement des salaires.
Mais un problème rendait la situation encore plus complexe : l'écart entre le taux officiel du franc congolais et le taux pratiqué sur le marché parallèle. Selon Masangu, les travailleurs étaient rémunérés sur la base du taux officiel alors que le taux parallèle était environ 350 % plus élevé.
Pour soutenir la Gécamines, il affirme avoir décidé de racheter ses devises au taux parallèle. L'opération aurait fortement entamé les réserves de la Banque centrale. Masangu affirme avoir ainsi « vidé le coffre-fort » de la BCC à concurrence de 60 %, tout en précisant qu'il n'était pas certain de ce chiffre.
C'est cette expérience, explique-t-il, qui l'aurait convaincu de la nécessité d'abandonner un système de change administré. La BCC dévalue alors le franc congolais et évolue vers un régime de change flottant. Selon son récit, le taux parallèle rejoint ensuite le taux officiel en quelques semaines.
Le chiffre de 60 % doit cependant être considéré avec prudence : Masangu lui-même le présente comme une estimation dont il ne garantit pas l'exactitude. L'un des passages les plus significatifs de son intervention concerne l'autonomie de la Banque centrale. Masangu reconnaît que, pendant son mandat, la BCC n'était pas totalement indépendante du pouvoir politique.
Sous Laurent-Désiré Kabila, affirme-t-il, la présidence intervenait directement dans la politique monétaire et notamment dans la fixation du taux de change. Avec l'arrivée de Joseph Kabila, la situation aurait progressivement évolué.
Masangu parle alors d'une indépendance « moitié-moitié » : la Banque centrale disposait d'une marge de manœuvre pour déterminer certains instruments de politique monétaire, mais continuait à financer directement l'État. Aujourd'hui, il estime que la BCC est devenue « complètement indépendante ».
Cette évolution pose une question essentielle : l'indépendance d'une banque centrale peut-elle être pleinement effective lorsque l'État dépend encore de son financement ?
Masangu répond lui-même en expliquant que le problème venait notamment de l'absence, à l'époque, d'un marché financier domestique suffisamment développé. « Ça n'a pas aidé », reconnaît-il à propos du financement direct du gouvernement.
1998 : la naissance du franc congolais
Quelques mois avant la guerre, une autre décision historique est prise. Le 30 juin 1998, le franc congolais entre en circulation. Pour Masangu, il s'agit de l'une des décisions les plus difficiles de ses seize années de mandat. La réforme devait dépasser la simple fabrication de nouveaux billets. Il fallait reconstruire le système bancaire, préparer le remplacement de l'ancienne monnaie et convaincre une population confrontée depuis des années à l'instabilité monétaire.
L'ancien gouverneur affirme que cette réforme a été conçue essentiellement par les cadres congolais de la Banque centrale, à travers une cellule technique spécialisée. Il insiste notamment sur le travail réalisé par les femmes de la BCC pour expliquer la réforme dans les marchés et auprès de la population.
Mais l'enjeu était encore plus large. La RDC était alors divisée en plusieurs espaces monétaires. Certaines régions utilisaient des coupures différentes et le Kasaï continuait notamment à utiliser l'ancien zaïre après avoir rejeté la réforme monétaire précédente. L'introduction du franc devait donc aussi réunifier l'espace monétaire national. Quelques semaines seulement après son lancement, la guerre éclate.
Pour Masangu, l'une des clés de la survie du franc congolais tient alors à l'anticipation : des stocks de billets avaient été prépositionnés dans plusieurs provinces avant le déclenchement du conflit. Cette intervention a également relancé un vieux débat autour de la création de la monnaie congolaise.
Masangu conteste les déclarations de Noël Tshiani, qui revendique un rôle dans la conception du franc congolais. Pour l'ancien gouverneur, la réforme ne peut être attribuée à une seule personne. Il renvoie au travail de la cellule technique de la BCC.
Il affirme également que Laurent-Désiré Kabila avait refusé que son propre portrait figure sur les billets et demandé que Patrice Lumumba y soit représenté. Ce récit apporte un éclairage sur les coulisses politiques de la réforme. Mais, sur le plan journalistique, il doit rester présenté comme le témoignage de Masangu, tant que les archives de conception des billets ne sont pas produites pour confirmer chaque détail.
L'autre séquence majeure de l'intervention concerne les cartes bancaires attribuées à certains responsables publics. Masangu revendique sans ambiguïté la création du système.
Selon lui, ces cartes avaient été conçues pour permettre à certains hauts responsables de l'État, notamment ceux effectuant régulièrement des missions à l'étranger, de régler leurs dépenses lorsque les frais de mission n'étaient pas disponibles à temps. Les cartes étaient émises au nom de la Banque centrale, et non directement au nom du gouvernement.
Masangu affirme qu'elles servaient à couvrir le transport, l'hébergement et la restauration et qu'elles étaient soumises à des plafonds mensuels. Il cite notamment un plafond de 15 000 dollars pour certains bénéficiaires.
Il affirme également que les dépenses étaient débitées du compte du Trésor sur autorisation. Le dispositif aurait été instauré autour de 2002 et était notamment utilisé pendant la transition politique dite « 1+4 ». Mais l'affaire avait pris une autre dimension en 2021.
L'Inspection générale des finances avait alors relevé environ 174 millions de francs congolais de paiements imputés à un compte d'attente de la BCC au nom de l'État et demandé la suppression du système. Une trentaine de cartes avaient ensuite été désactivées.
Masangu reconnaît aujourd'hui avoir créé le dispositif. Il affirme toutefois que son utilisation devait être strictement liée aux missions officielles. Il dit également ne pas savoir ce qui s'est passé après son départ de la BCC en 2013, reconnaissant que certaines cartes n'auraient pas été restituées. C'est précisément là que le dossier reste ouvert.
Qui détenait ces cartes ? Combien ont été émises ? Quels montants ont été dépensés ? Pour quelles missions ? Et selon quelles procédures comptables ?
Les réponses doivent être recherchées dans les documents bancaires, les rapports d'audit et les conclusions des enquêtes officielles. Masangu a également revendiqué un rôle déterminant dans l'introduction du mobile money en RDC.
Selon lui, le projet a mûri pendant plusieurs années avant son lancement autour de 2010-2011. La BCC aurait d'abord tenté de faire porter le développement du service par les banques commerciales avant de prendre elle-même en main le cadre réglementaire.
Cette affirmation trouve un élément de contexte intéressant dans une étude publiée par la GSMA : elle indique qu'en décembre 2010, Masangu participait à un atelier à Nairobi consacré au mobile money et qu'il y avait découvert notamment l'expérience du Kenya et de la Tanzanie. Le document rapporte qu'il avait alors identifié le potentiel du téléphone mobile pour réduire le déficit d'accès aux services financiers en RDC.
Sur ce dossier, son rôle dans la mise en place du cadre réglementaire est donc documenté. La formule selon laquelle l'introduction du mobile money serait entièrement « son œuvre » relève en revanche de sa propre présentation du processus. L'ancien gouverneur ne s'est pas limité à son propre bilan. Il a également commenté la politique monétaire actuelle.
Masangu s'est montré favorable à la gestion d'André Wameso à la tête de la Banque centrale, notamment sur la stabilisation du franc et la baisse de l'inflation. Mais il estime que la dédollarisation de l'économie congolaise constituera un chantier beaucoup plus complexe.
Une position qui fait écho à son propre parcours.
Lorsqu'il dirigeait la BCC, le dollar occupait déjà une place centrale dans l'économie congolaise. La réforme monétaire avait rétabli le franc comme monnaie nationale, mais n'avait pas supprimé la forte préférence pour le dollar. La question demeure donc, près de trois décennies plus tard : comment renforcer durablement la confiance dans le franc sans fragiliser la stabilité des prix ?
Ce que Masangu assume. Ce que les archives doivent encore dire. L'intérêt de cette intervention du 6 octobre 2026 ne réside pas uniquement dans les déclarations spectaculaires. Elle permet surtout de regarder autrement une période décisive de l'histoire économique congolaise. Masangu reconnaît le recours à la création monétaire pendant la guerre.
Il reconnaît que la Banque centrale finançait directement l'État. Il reconnaît que son institution n'était pas totalement indépendante du pouvoir politique. Il revendique la création des cartes bancaires destinées à certains responsables publics. Il revendique également un rôle central dans le développement du mobile money.
Et il défend le caractère collectif de la réforme ayant donné naissance au franc congolais. Mais ces déclarations ne constituent pas, à elles seules, le dernier mot de l'histoire.
Elles doivent être confrontées aux rapports de la BCC, aux documents du Trésor, aux archives de la réforme monétaire, aux données macroéconomiques, aux rapports de l'IGF et, lorsqu'elles existent, aux pièces comptables relatives aux cartes bancaires.
C'est là que se situe le véritable enjeu du dossier Masangu : non pas savoir qui a le meilleur récit, mais déterminer ce que les documents permettent d'établir. Jean-Claude Masangu a dirigé la Banque centrale du Congo pendant seize années marquées par la guerre, l'hyperinflation, la réforme monétaire et la reconstruction du système financier.
Un mandat a accompagné le passage du zaïre au franc congolais, la restructuration bancaire et une période de stabilisation macroéconomique. Mais ses propres révélations montrent aussi les contraintes auxquelles la BCC était soumise : financement de l'État, interventions dans les entreprises publiques et autonomie limitée vis-à-vis du pouvoir politique.
Treize ans après son départ, Masangu revient donc sur cette période avec son propre récit. Le débat, lui, ne fait que commencer : son témoignage apporte des réponses, mais il ouvre surtout de nouvelles questions auxquelles les archives de la République devront répondre.
