RDC : Joseph Kabila dénonce une « dictature » et appelle à un dialogue national inclusif
Par
Josué Lwamba
, mise à jour le 13 oct. 2026

lus d’un an après sa précédente intervention publique du 23 mai 2025, Joseph Kabila reprend la parole. Dans un message vidéo diffusé sur les réseaux sociaux ce vendredi 9 octobre, l’ancien président de la République démocratique du Congo dresse un tableau alarmant de la situation politique, sécuritaire et économique du pays. Son adresse, intitulée « Le pays est en péril : ne pas agir, c’est être complice », constitue une nouvelle charge contre la conduite des affaires publiques sous le président Félix Tshisekedi, qu’il critique sans le nommer directement.
Au cœur de son intervention, un constat qu’il présente comme l’échec des avertissements qu’il avait formulés en mai 2025. « Près d’un an et demi après mon adresse du 23 mai 2025, force est de constater que mes propositions, mises en garde et conseils ont été superbement ignorés par ceux qui nous gouvernent », déclare-t-il. Selon lui, aucune inflexion significative des politiques publiques n’a suivi ses recommandations, tandis que la situation générale du pays aurait continué de se dégrader.
« La RDC n’est plus une république, encore moins démocratique », affirme-t-il, selon les comptes rendus de son intervention publiés par la presse congolaise.
Joseph Kabila oppose cette situation à sa lecture du bilan de son propre passage au pouvoir. Il soutient avoir hérité, en 2001, d’un pays en « état de déliquescence totale » et l’avoir laissé en janvier 2019 « réunifié, largement pacifié ». Cette appréciation relève de son bilan politique et ne constitue pas, à elle seule, une évaluation indépendante de la situation du pays à ces deux périodes.
L’ancien président résume les conséquences qu’il attribue à cette gouvernance en ces termes : « La cohésion nationale a volé en éclats, tandis que la paix et le vivre ensemble ont de nouveau fait place à des conflits identitaires, à l’insécurité et à la guerre. » Ces accusations constituent le diagnostic politique de Joseph Kabila. Leur appréciation nécessite de les confronter aux faits documentés, aux données disponibles et aux réponses des institutions concernées.
Guerre dans l’Est : Kabila met en cause la stratégie militaire
L’ancien président formule également de graves accusations concernant les relations supposées entre des éléments des forces gouvernementales et certains groupes armés, notamment les Wazalendo et les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Il évoque leur approvisionnement en armes et en munitions ainsi que des bombardements qui, affirme-t-il, toucheraient des civils. Ces allégations n’ont pas toutes été établies de manière indépendante dans les éléments consultés pour cet article. Elles doivent donc être comprises comme des accusations formulées par l’ancien chef de l’État et non comme des faits définitivement démontrés.
Il cite notamment les démarches impliquant les organisations d’Afrique de l’Est, d’Afrique australe et d’Afrique centrale, ainsi que l’initiative portée par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC). Pour lui, le dialogue doit dépasser une simple consultation politique et permettre de rechercher un compromis sur les causes profondes de la crise. « Le dialogue n’est pas une option », insiste-t-il, le présentant comme une voie nécessaire au rétablissement de la paix et de la cohésion nationale.
L’ancien président accuse les autorités de privilégier la mise au pas de leurs adversaires plutôt qu’une recherche de consensus. « Face à la crise, il ne cherche pas la solution, mais la soumission », lance-t-il.
Cet appel intervient alors qu’un processus de dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État a été annoncé par les autorités congolaises en août 2026. Son format, ses garanties d’inclusivité et les conditions de participation des différentes forces politiques demeurent des sujets de contestation. La famille politique de Joseph Kabila réclame notamment des garanties sur la nature consensuelle du processus.
Libertés publiques et réforme constitutionnelle
Joseph Kabila élargit ses critiques au respect des droits humains et des libertés publiques. Il dénonce ce qu’il décrit comme une multiplication des arrestations arbitraires visant des opposants, des militaires, des journalistes et des activistes. Il évoque également des assassinats qu’il juge impunis et des pratiques de corruption. Là encore, ces accusations appellent des vérifications au cas par cas et des réponses des autorités concernées.
L’ancien président s’inquiète par ailleurs des initiatives en faveur d’une modification de la Constitution. Il cite notamment la reprise des travaux parlementaires autour d’une proposition de loi relative au référendum et les campagnes menées par des partisans du pouvoir en faveur d’une révision constitutionnelle. À ses yeux, ces démarches risquent de remettre en cause le pacte républicain et d’aggraver les tensions politiques. Il les inscrit dans un contexte plus large de défiance envers les institutions et de contestation de la gouvernance actuelle.
L’accord conclu entre Kinshasa et Washington autour des minerais stratégiques occupe également une place dans le discours. Joseph Kabila met en garde contre ce qu’il considère comme une confiance excessive du pouvoir congolais dans le soutien des États-Unis à la suite de cet accord. Selon lui, Félix Tshisekedi ne devrait pas considérer cet engagement comme une garantie politique durable. L’ancien président rappelle que les accords internationaux engagent les États et s’inscrivent dans la continuité institutionnelle, au-delà des changements de dirigeants.
Son argumentation porte aussi sur les conditions d’exploitation des ressources minières. Il estime que certains engagements pourraient, selon leurs modalités d’application, compromettre l’indépendance nationale et les intérêts des générations futures. Cette mise en garde intervient dans un contexte où les minerais critiques de la RDC — essentiels notamment aux chaînes de valeur des technologies et de la transition énergétique — occupent une place croissante dans les stratégies économiques et diplomatiques internationales.
Au-delà de la sécurité et des institutions, l’ancien président lie la crise politique à la dégradation des conditions de vie et à la gestion des ressources publiques. Il dénonce une gouvernance qu’il juge incapable d’apporter des réponses durables aux difficultés du pays. Son intervention s’inscrit dans un débat plus large sur la dette publique, la corruption, la redistribution des richesses et l’efficacité de la dépense publique. Pour mesurer objectivement la situation économique, ces critiques doivent être rapprochées des données officielles sur les finances publiques, l’inflation, l’emploi, les investissements et les conditions de vie des ménages.
L’ancien chef de l’État ne se limite donc pas à la contestation de décisions particulières. Il cherche à présenter les difficultés sécuritaires, institutionnelles et économiques comme les manifestations d’une même crise de gouvernance. Il reste cependant à distinguer, dans ce réquisitoire, les faits vérifiables, les interprétations politiques et les accusations qui nécessitent des preuves supplémentaires.
Les douze mesures de la « thérapie de choc »
Joseph Kabila inscrit sa nouvelle prise de parole dans la continuité de son adresse du 23 mai 2025, au cours de laquelle il avait présenté une série de douze mesures destinées, selon lui, à sortir la RDC de la crise. Ce programme mettait notamment l’accent sur la fin de ce qu’il qualifie de dictature, l’arrêt de la guerre, le rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, la restauration de la démocratie et des libertés fondamentales, ainsi que la réconciliation nationale.
Il préconisait également la relance du développement économique, l’amélioration des relations avec les pays voisins, la restauration de la crédibilité internationale de la RDC, la neutralisation des groupes armés nationaux et étrangers, la fin du recours aux mercenaires et le retrait des troupes étrangères. Dans son discours du 9 octobre, l’ancien président estime que ces propositions n’ont pas été prises en compte et que la situation s’est détériorée depuis. Il annonce qu’il précisera sa vision dans les prochains jours, sans que tous les contours de cette démarche future soient encore connus.
La sortie de Joseph Kabila a suscité une réaction du porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, qui a vivement critiqué l’ancien président. Dans des propos relayés par la presse congolaise le 9 octobre, il a notamment mis en avant la condamnation judiciaire de Kabila et les sanctions internationales dont il fait l’objet. Cette réaction illustre la forte polarisation entourant la prise de parole de l’ancien chef de l’État. Elle déplace aussi une partie du débat vers sa responsabilité politique et judiciaire, au-delà du contenu de ses propositions sur la crise nationale.
En conclusion de son adresse, Joseph Kabila appelle les Congolais à prendre leurs responsabilités face à ce qu’il présente comme une urgence nationale. Son message est résumé par une formule qui donne le ton de l’ensemble de son intervention : « Le Congo est en péril. Le sauver est un impératif et une urgence. » L’ancien président promet de partager « dans les heures, jours et semaines à venir » sa vision de ce qui devrait être entrepris pour sortir le pays de la crise.
